The news is by your side.

Éditorial : Procès de Jovenel Moïse, entre vérité fragmentée et justice inachevée

0 1

Cinq ans après l’assassinat de Jovenel Moïse, le procès censé faire toute la lumière sur ce crime historique avance à deux vitesses. D’un côté, une justice américaine méthodique qui progresse ; de l’autre, une justice haïtienne paralysée. Cette réalité met en évidence une fracture préoccupante : la quête de vérité dépend désormais davantage de juridictions étrangères que des institutions nationales directement concernées.

Aux États-Unis, notamment à Miami, l’enquête a permis des avancées concrètes. Des inculpations, des aveux, et une reconstruction progressive de la chaîne de responsabilité. Ce dynamisme judiciaire tranche avec la situation en Haïti, où l’enquête semble prisonnière d’un environnement marqué par l’insécurité, les pressions politiques et la faiblesse structurelle de l’appareil judiciaire. Cette lenteur n’est pas simplement regrettable : elle est dangereuse. Elle nourrit le doute, alimente les théories et, surtout, renforce l’idée que certains acteurs pourraient échapper à toute reddition de comptes.

Mais au-delà des divergences de rythme, une question fondamentale se pose : qui contrôle le récit de cette affaire ? Si la vérité judiciaire émerge principalement à l’étranger, Haïti risque de se voir dépossédée de sa propre histoire. Or, un procès de cette ampleur ne peut être réduit à une simple procédure pénale. Il engage la mémoire collective, la souveraineté et la crédibilité de l’État.

Il serait cependant trop facile de limiter l’analyse à une opposition entre efficacité américaine et défaillance haïtienne. Le problème est plus profond. L’assassinat de Jovenel Moïse n’est pas un crime isolé ; il s’inscrit dans un contexte de fragilité institutionnelle chronique, où les liens entre pouvoir politique, intérêts économiques et réseaux de sécurité restent opaques. En ce sens, le procès agit comme un révélateur : il expose les failles d’un système où l’impunité a souvent été la règle plutôt que l’exception.

L’enjeu aujourd’hui n’est donc pas uniquement de condamner les exécutants, mais d’identifier les véritables commanditaires. Sans cette étape essentielle, le procès risque de produire une justice incomplète, voire symbolique. Or, une justice partielle peut être aussi délétère que l’absence de justice : elle donne l’illusion de la résolution tout en laissant intactes les causes profondes du crime.

Haïti se trouve ainsi à un tournant. Soit ce procès devient une opportunité de rupture avec la culture de l’impunité, soit il s’ajoute à la longue liste des dossiers non élucidés qui fragilisent davantage la confiance citoyenne. La communauté internationale peut accompagner, soutenir, voire suppléer temporairement certaines défaillances, mais elle ne peut pas se substituer durablement à la justice nationale.

En définitive, le procès de Jovenel Moïse dépasse la recherche de coupables. Il pose une question essentielle : Haïti est-elle capable de se rendre justice à elle-même ? Tant que cette interrogation restera sans réponse claire, le pays continuera de naviguer entre dépendance judiciaire et incertitude politique. Et dans ce vide, ce ne sont pas seulement les victimes qui attendent — c’est toute une nation en quête de vérité et de dignité.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.