À Port-au-Prince, la peur n’a plus de catégorie sociale. Écoliers, fonctionnaires, commerçants, chauffeurs, professionnels, parents… personne ne semble pouvoir se considérer totalement à l’abri face à la menace du kidnapping.
Ces derniers jours, le quartier de Delmas 31 est particulièrement cité dans les informations relatives à ce phénomène. Pour les habitants, chaque déplacement peut devenir une source d’angoisse. Aller travailler, accompagner un enfant à l’école ou simplement rentrer chez soi peut désormais être vécu comme une prise de risque.
Le kidnapping ne se limite pourtant pas au moment de l’enlèvement.
Il continue de frapper longtemps après.
Il frappe les familles qui reçoivent un appel exigeant une rançon. Il frappe les parents qui cherchent désespérément de l’argent. Il frappe ceux qui vendent leurs biens, contractent des dettes ou sollicitent l’aide de proches à l’étranger pour tenter de sauver un être cher.
Et parfois, malgré tous les efforts, l’argent nécessaire n’est tout simplement pas disponible.
C’est là que le kidnapping révèle son visage le plus cruel : derrière chaque victime, il y a une famille entière qui peut basculer dans la précarité.
Une maison peut être vidée de ses économies. Une petite entreprise peut disparaître. Des années de travail peuvent être anéanties en quelques heures. Des enfants peuvent être privés de ressources essentielles parce que leurs parents ont dû consacrer leurs dernières économies à une rançon.
À force de répétition, le danger risque aussi de produire un phénomène encore plus inquiétant : la normalisation.
S’habituer à entendre parler d’un enlèvement. S’habituer à voir des parents trembler lorsqu’un enfant tarde à rentrer. S’habituer aux routes désertées, aux commerces qui ferment plus tôt, aux citoyens qui calculent chaque déplacement.
Mais une société ne devrait jamais considérer la peur comme une routine.
Le kidnapping n’est pas seulement une affaire de sécurité publique. C’est une attaque contre l’économie familiale, contre l’éducation, contre la mobilité, contre la confiance et, finalement, contre la dignité humaine.
Lorsqu’un parent hésite à envoyer son enfant à l’école par peur d’un enlèvement, ce n’est pas seulement la sécurité d’un enfant qui est en jeu : c’est aussi son droit à l’éducation.
Lorsqu’un fonctionnaire ou un travailleur ne sait pas s’il pourra rentrer chez lui le soir, c’est le fonctionnement même de la société qui est fragilisé.
Haïti ne peut pas accepter que la capacité de payer une rançon devienne une question de survie.
La lutte contre le kidnapping exige donc plus que des opérations ponctuelles. Elle nécessite des institutions capables d’anticiper, d’enquêter, de protéger les citoyens et de poursuivre les responsables. Elle nécessite également une réponse judiciaire crédible et un accompagnement des victimes et de leurs familles.
Car derrière les statistiques, il y a des visages.
Derrière chaque rançon, il y a souvent des années de sacrifices.
Et derrière chaque enlèvement, il y a une société qui perd un peu plus de sa liberté.
Le jour où les Haïtiens pourront aller à l’école, au travail ou simplement rentrer chez eux sans se demander s’ils seront les prochaines victimes, ce jour-là seulement, nous pourrons parler d’un véritable retour à la sécurité.
En attendant, une question demeure : combien de familles faudra-t-il encore voir sombrer pour que la lutte contre le kidnapping devienne une priorité absolue ?