Une analyse économique du phénomène
Depuis quelques semaines, pour celles et ceux qui habitent au Québec, et particulièrement à Montréal, on observe une diminution importante et continue du prix de l’essence dans les stations-service. À preuve, le 1er décembre 2025, j’ai rempli mon véhicule au prix de 1,65$/L. Environ trois semaines plus tard, soit le 18 décembre, le prix avait chuté à 1,34$/L. Soit une différence de 0,31$.
Une telle situation peut à la fois surprendre et plaire aux consommateurs. Certains peuvent le voir comme une décision arbitraire, d’autres comme une manipulation. En réalité, ce phénomène repose sur des mécanismes économiques bien établis, souvent ignorés par le grand public. Ce dernier résulte en effet, d’une combinaison de facteurs ou causes liés aux prix internationaux du pétrole, au comportement des consommateurs, à la concurrence locale et également aux stratégies commerciales(Mankiw,2021).
Pour mieux comprendre cette dynamique, on a pu identifier cinq causes principales.
1- LE PRIX DU PÉTROLE BRUT
À la base du prix de l’essence on trouve le prix du pétrole brut, ce dernier constitue la matière première servant à la production des carburants. L’essence utilisée pour faire fonctionner nos véhicules provient directement du pétrole brut, lequel est également échangé sur les marchés internationaux (Ressources naturelles du Canada, 2024).
Cette réalité implique une relation directe: lorsque le prix du baril de pétrole diminue, le coût de production de l’essence diminue également. La tendance baissière observée récemment s’explique notamment par une faiblesse de la demande qui est combinée à une offre qui demeure élevée, situation typique dans la période hivernale.
Selon la loi de l’offre et de la demande, lorsque l’offre du bien reste stable ou élevée tandis que la demande diminue, le prix tend naturellement à baisser. Principe fondamental en économie qui a été formalisé par Alfred Marshall en 1890 dans son ouvrage «Principe d’économie politique ». Qui demeure également une référence centrale en analyse microéconomique.
2-L’EFFET DE LA SAISON HIVERNALE SUR LA DEMANDE
Généralement, en hiver, les habitudes des consommateurs se modifient sensiblement. Les gens se déplacent moins en voiture, privilégient davantage le transport en commun, le taxi ou Uber et autres. Ils limitent également les déplacements de longue distance avec leur véhicule. Par ailleurs, l’activité touristique ralentit considérablement.
Le résultat est claire : la demande d’essence diminue, ce qui exerce une pression à la baisse sur les prix. Et, face à cette situation, les stations-service ajustent leurs tarifs en conséquence afin de maintenir leur volume de ventes et de demeurer compétitives. Cette baisse saisonnière n’a donc rien d’exceptionnel ; elle correspond à une réaction normale du marché, conformément aux prédictions de la théorie microéconomique(Mankiw,2021).
3- LA CONCURRENCE ENTRE LES STATIONS-SERVICE
Le marché de l’essence est très concurrentiel et très réactif, particulièrement dans les zones urbaines dense comme Montréal. Les stations-service surveillent en temps réel les prix pratiqués par leur concurrents et ajustent leurs tarifs, parfois plusieurs fois au cours d’une même journée.
Selon le bureau de la concurrence du canada(2023), cette dynamique relève d’une concurrence normale et légale. En soirée, on assiste, certaines stations-service baissent volontairement leurs prix afin d’écouler plus rapidement leurs stocks et d’attirer également les consommateurs de nuits. Beaucoup de propriétaires de véhicules adoptent aussi un comportement stratégique en attendant les heures tardives pour faire le plein.
Les station-service, une fois leurs stocks se sont écoulés, elles se réapprovisionnent et réajustent également leurs prix afin de demeurer compétitives. Cette dynamique explique les variations rapides et visibles des prix, parfois d’une heure à l’autre.
4- LA MARGE COMMERCIALE
Chaque station-service fixe son prix de manière autonome en tenant compte :
a) du coût d’achat du carburant;
b) des taxes fédérales et provinciales (Revenus Québec, 2025);
c) de sa stratégie commerciale.
La marge commerciale correspond à la différence entre le prix de vente et le coût d’achat du carburant. Lorsque le prix du pétrole baisse, les stations peuvent réduire leurs marge afin d’attirer plus de consommateurs. Exemple, dans un marché fortement concurrentiel, une baisse de 0,20$/L du coût de production peut se traduire presque immédiatement par une baisse équivalente à la pompe(Régie de l’énergie du Québec, 2023).
5- L’ANTICIPATION DES CONSOMMATEURS
L’un des éléments pertinents, parfois sous-estimés, concerne le comportement anticipatif des consommateurs. En économie, l’anticipation désigne la capacité des agents économiques à ajuster leurs décisions en fonction de leurs attentes futures.
Concrètement, lorsqu’un consommateur s’attend à une baisse imminente du prix de l’essence (par exemple en soirée), il peut retarder son achat. Individuellement, ce comportement est anodin, mais collectivement, il réduit temporairement la demande et exerce une pression supplémentaire à la baisse sur les prix, forçant les stations-service à ajuster leurs tarifs plus rapidement.
Ce mécanisme est bien documenté en économie comportementale ou économie du comportement et s’inscrit également dans la théorie des anticipations adaptatives, développées par Philipe Cagan en 1956, selon laquelle les agents économiques fondent leurs décisions sur leurs expériences passées et leurs attentes futures.
En sommes, la baisse du prix de l’essence observée au Québec résulte d’un ensemble cohérent de mécanisme économiques, notamment :
-la baisse du prix du pétrole brut ;
- la diminution saisonnière de la demande ;
- la concurrence entre les stations-service ;
- l’ajustement des marges commerciales ;
- l’anticipation des consommateurs.
La compréhension de ces mécanismes permet non seulement de mieux interpréter les fluctuations des prix, mais aussi d’adopter des décisions de consommation plus éclairées, en choisissant le moment opportun pour faire le plein.
Auteur et Photo : Stevenson BAZILE, Économiste/MAP. Décembre 2025